Art press N°415 Octobre 2014

Avec le burlesque pour mode opératoire, Yvan Clédat et Coco Petitpierre explorent depuis plus de dix ans les relations entre sculpture et corps vivant. Travaillant le plus souvent sur la figure du couple et de son territoire, ils créent des environnements sculpturaux où leurs corps entièrement recouverts de costumes extravagants, sans visages ni regards, effectuent des déplacements et essayent des positions, devenant eux-mêmes volumes dans l'espace. Pour « New Settings », ils invitent le danseur et chorégraphe Sylvain Prunenec à devenir l'étrange créature d'un décor d'aquarium.


Sculptures à activer

Un couple de centons suisses sortis d'un coucou fait quelques pas de danse (Helvet Undergroung, 2009), deux bêtes poilues affalées sur un morceau de banquise se précipitent par intermittence sur un ventilateur (Les Aubes sont navrantes, 2009), Adam et Eve en yetis se peignent nonchalamment les cheveux près d'un feu (Édénique, 2012)… Autant de sculptures activées par Clédat et Petitpierre, leurs corps étant introduits dans les costumes farfelus créés par Coco, spécialiste du « mou », et évoluant dans les environnements figuratifs stylisés élaborés par Yvan, en charge du « dur ». Bien que décisive, cette activation n'est pourtant qu'une option, les costumes pouvant également être laissés inertes et enfilés par des mannequins en plastic. C'est que, formé aux arts appliqués, le duo pense essentiellement sa pratique en termes de sculpture, de position du corps et d'occupation de l'espace. Aussi, l'activation des costumes vaut moins pour les gestes qu'elle orchestre que pour les volumes qu'elle décline et compose. Une inscription paradoxale du mouvement dans le champ de la sculpture qu'accentue encore l'absence de toute forme d'énergie au profit de l'extrême lenteur des déplacements, mais aussi la substitution d'une vision frontale propre au théâtre en faveur d'une vision ouverte et d'une libre circulation des spectateurs autour de masses mobiles et immobiles.


Absurdités

Afin de focaliser le regard sur les aspects sculpturaux de leurs productions indépendamment de toute interprétation littéraire, Clédat et Petitpierre prennent le parti de l'insignifiance à la fois la plus radicale et la plus burlesque. Celle-ci opère sur plusieurs niveaux. Tout d'abord dans le choix des sujets, à la fois immédiatement identifiables et dénués de sens, comme les deux bonhommes de neige tournant autour d'une branche de houx de 0° (2010), le morceaux de gruyère en caoutchouc où s'empêtre le corps de Petitpierre (Comme un gant, 2001), ou les centons suisses d'Helvet Underground (2009). L'insignifiance opère ensuite dans la dépersonnalisation des corps. En effet, entièrement camouflés par les imposants costumes sans visages ni regards de Petitpierre, rien ne subsiste de leurs éventuelles singularités ou particularités. Soit des sortes de patins dénués d'intériorité à extérioriser, et dont les manifestations se dérobent de fait à toute lecture psychologisante. Enfin, l'évidement du sens est à l'œuvre dans les déplacements des corps eux-mêmes. Ici, nuls narrations ou scénarios, mais des scripts corporels réduits au minimum, des partitions de gestes et de positions à partir desquels sont improvisées des déambulations. En d'autres termes, sujets, corps et mouvements conjuguent ici leur idiotie, leur irrécupérable absurdité, de manière à ce que l'attention se concentre sur leurs qualités strictement sculpturales.


La mécanique amoureuse

Du moins a priori, car les interactions entre environnements sculpturaux et corps-costumes mettent le plus souvent en scène la figure du couple et de son territoire. Rapprochements, éloignements, mouvements synchronisés, désynchronisés, mais surtout rythme commun jusqu'à l'épuisement et l'entropie, telles sont les différentes configurations de la liaison amoureuse selon Clédat et Petitpierre. Ainsi, par exemple, des bonhommes de neige de 0° qui tournent et fondent au ralenti autour d'une branche de houx, des centons suisses d'Helvet Underground qui s'affalent au sol après une danse folklorique à quatre temps, ou encore des bêtes hirsutes des Aubes sont navrantes, languissant sur leur morceau de banquise pour n'être que rarement parcourues de soubresauts. Aussi, les dimensions plastiques et spatiales des productions de Clédat et Petitpierre font-elles le plus souvent écho à des expériences en partage, à la mémoire de nos corps devenus marionnettes d'une incompréhensible mécanique amoureuse. Où le burlesque des sculptures à activer devient allégorie de l'amour.


Danse sculpturale

Une toute autre mémoire du corps se joue avec Abysse présentée à « New Settings ». Inspirée des gastéropodes marins appelés Nudibranchia, une étrange créature est ici activée par le danseur et chorégraphe Sylvain Prunenec. Lové au sein d'un environnement sculptural rappelant la décoration d'un aquarium, avec concrétions rocheuses, ruines étrusques et ponts chinois, ce surprenant animal sonde l'espace à l'aide de ses longs filaments de couleur chair, quand il n'est pas brusquement emporté par des mouvements issus de l'histoire de la danse moderne et contemporaine. De Merce Cunningham à Odile Duboc, en passant par Dominique Bagouet et Trisha Brown, le gastéropode adopte ainsi des postures et déploie des gestes qui le connectent de manière burlesque à une vie antérieure, celle d'un être humain dont son corps aurait comme gardé la mémoire. Néanmoins, il ne s'agit pas là d'un décor ou d'une scénographie pour un corps dansant, mais d'un corps dont les déplacements sont des variations volumétriques en dialogue étroit avec l'environnement sculptural. Danse et sculpture apparaissent alors comme intimement liées, ces deux domaines relevant entre autres de l'inscription de corps dans l'espace. Ainsi, à l'image de l'ensemble des productions de Clédat et Petitpierre, Abysse fait de l'absurde l'instrument d'une extension du champ de la sculpture aux corps vivants et dansants.